Vous n’avez “rien”. Et pourtant tout se dérègle.

Élodie R. a trente-cinq ans. Professeure de littérature, elle se décrit comme rationnelle, peu inquiète pour sa santé et plutôt habituée à chercher une explication avant de tirer une conclusion.
Depuis plusieurs mois pourtant, son corps produit une série de manifestations qu’elle ne parvient plus à relier entre elles : palpitations intermittentes, bouffées de chaleur, vertiges diffus, sensations d’engourdissement, impression parfois de manquer d’air alors même qu’elle respire.
Elle consulte.
Puis elle consulte de nouveau.
Cardiologie, ORL, neurologie, endocrinologie : chaque spécialité examine légitimement le territoire qui relève de son champ. Les explorations réalisées ne mettent pas en évidence d’anomalie structurale ou biologique capable d’expliquer, à elle seule, l’ensemble des symptômes.
Les comptes rendus deviennent progressivement rassurants.
Élodie, elle, ne l’est pas davantage.
« J’ai tout vérifié. Alors pourquoi est-ce que je continue à me sentir mal ? »
Cette phrase contient le véritable problème clinique.
Les examens ne sont pas faux. Les symptômes ne deviennent pas imaginaires parce que ces examens sont rassurants.
Il existe simplement une discordance qui n’a pas encore été expliquée.
Un résultat normal est une information médicale.
Il ne doit ni être minimisé, ni transformé en réponse universelle.
Un électrocardiogramme rassurant répond à certaines questions cardiovasculaires. Une imagerie neurologique normale permet de rendre certaines lésions moins probables ou de les exclure selon l’examen réalisé. Un bilan thyroïdien situé dans les valeurs attendues renseigne sur la fonction thyroïdienne dans les conditions de mesure.
Aucun de ces examens n’a cependant pour fonction de résumer à lui seul le fonctionnement global d’un organisme.
C’est ici que la situation d’Élodie devient intéressante.
Non parce que ses examens auraient « raté » quelque chose.
Mais parce que plusieurs examens correctement interprétés peuvent rester insuffisants pour expliquer une trajectoire clinique lorsqu’ils répondent à des questions différentes.
La normalité d’un résultat et l’explication d’un symptôme ne sont pas deux formulations de la même information.
Après plusieurs investigations rassurantes, poursuivre une surveillance ou envisager une composante fonctionnelle est un raisonnement parfaitement cohérent.
Il devient incomplet lorsqu’une nouvelle information apparaît et n’est pas réintégrée dans l’ensemble du dossier.
Chez Élodie, cette information concerne la ventilation.
En reprenant la chronologie, un élément devient progressivement plus visible : certains épisodes associent vertiges, paresthésies, sensation respiratoire inhabituelle et modification mesurable du dioxyde de carbone.
À ce stade, il ne s’agit toujours pas de fabriquer un nouveau diagnostic.
Il s’agit de constater qu’une variable physiologique jusque-là périphérique au raisonnement pourrait mériter d’être examinée plus précisément.
La chronologie fait apparaître un autre élément : les symptômes ont commencé après une intervention réalisée sous anesthésie générale.
Cette proximité temporelle mérite d’être notée.
Elle ne permet pas d’établir une causalité.
Le fait qu’un phénomène apparaisse après un événement ne démontre pas que cet événement en soit responsable. Une anesthésie, une intervention, la période postopératoire, une modification de l’activité, un changement du sommeil ou d’autres événements concomitants peuvent constituer autant de variables à examiner.
La chronologie n’est donc pas une preuve.
Elle est un instrument permettant de savoir où chercher.
Et lorsque les données respiratoires disponibles sont replacées sur cette ligne temporelle, une question apparaît : la ventilation d’Élodie s’est-elle modifiée durablement, et cette modification est-elle présente au moment où certains symptômes surviennent ?
Le dioxyde de carbone joue un rôle physiologique important dans la régulation ventilatoire et dans la circulation cérébrale.
Lorsque la ventilation augmente au-delà de ce qui est nécessaire à la production métabolique de CO₂, la pression artérielle de CO₂ peut diminuer : c’est l’hypocapnie.
Cette diminution modifie l’équilibre acido-basique et exerce des effets vasculaires mesurables.
La circulation cérébrale est notamment particulièrement sensible aux variations de PaCO₂. Une diminution du CO₂ artériel entraîne une vasoconstriction cérébrale et une réduction du débit sanguin cérébral.
Ce mécanisme est physiologiquement bien établi.
Ce qui l’est beaucoup moins, dans un cas individuel, est la part exacte qu’il prend dans chacun des symptômes ressentis.
La physiologie permet donc d’établir qu’un mécanisme est possible.
Elle ne permet pas, sans données supplémentaires, d’affirmer qu’il explique à lui seul toute l’histoire d’Élodie.
La question n’est plus :
« Quel spécialiste n’a pas encore été consulté ? »
Elle devient :
« Existe-t-il une relation reproductible entre les symptômes d’Élodie, son mode ventilatoire et les modifications de CO₂ observées ? »
En avril 2026, Élodie présente un malaise en classe.
Elle est évaluée médicalement.
Parmi les données disponibles au cours de cet épisode figurent une pCO₂ à 27 mmHg et un pH à 7,50.
Cette fois, l’information n’est plus seulement symptomatique.
Une diminution de la pression de CO₂ associée à une alcalémie est compatible, selon les conditions de prélèvement et le contexte clinique, avec une alcalose respiratoire liée à une ventilation excessive.
Cela ne signifie pas que toutes les causes possibles sont désormais exclues.
Cela signifie qu’au moment de cet épisode, une modification physiologique objectivable accompagne les symptômes.
La distinction est fondamentale.
Avant cet épisode, l’hypothèse ventilatoire était plausible.
Après cet épisode, elle dispose d’un élément objectif supplémentaire qui justifie une investigation plus structurée.
La diminution de PaCO₂ modifie rapidement le tonus des vaisseaux cérébraux.
La littérature physiologique montre de manière robuste que l’hypocapnie provoque une vasoconstriction cérébrale et diminue le débit sanguin cérébral.
Selon son intensité, sa rapidité, sa durée et le contexte dans lequel elle survient, elle peut être associée à des sensations de vertige, d’étourdissement, de faiblesse ou à d’autres manifestations neurologiques transitoires.
Les modifications du pH associées à une hyperventilation peuvent également participer à certaines manifestations neuromusculaires ou sensitives.
Mais une prudence demeure indispensable.
La présence de vertiges et d’une hypocapnie ne signifie pas automatiquement que tous les vertiges sont causés par l’hypocapnie.
De même, une pCO₂ basse observée pendant un épisode ne démontre pas nécessairement l’existence d’une hypocapnie chronique entre les épisodes.
Ce qui devient pertinent n’est donc pas un chiffre isolé.
C’est la reproductibilité de la relation entre ventilation, CO₂, contexte et symptômes.
Il existe dans la littérature respiratoire un ensemble de situations regroupées notamment sous les notions de dysfunctional breathing ou de troubles du schéma ventilatoire.
Ces situations ne correspondent pas nécessairement à une maladie pulmonaire structurale.
Elles décrivent des anomalies du mode respiratoire susceptibles de contribuer à des symptômes, parfois en présence d’examens cardiopulmonaires standards rassurants.
Leur évaluation reste délicate.
Il n’existe pas un marqueur biologique unique capable de transformer automatiquement un ensemble de symptômes en diagnostic de trouble ventilatoire fonctionnel.
L’histoire clinique, l’observation du schéma respiratoire, les mesures de CO₂ lorsqu’elles sont pertinentes, l’exclusion des causes organiques nécessaires et parfois l’évaluation spécialisée doivent être articulées.
C’est précisément pourquoi le terme « fonctionnel » ne devrait jamais signifier « imaginaire ».
Il désigne ici une question de fonctionnement.
Dans le dossier d’Élodie, trois niveaux doivent rester séparés.
Ce qui est établi : elle présente des symptômes récurrents ; plusieurs explorations n’ont pas identifié de cause structurale expliquant l’ensemble du tableau ; au cours d’un épisode documenté, une pCO₂ basse et une alcalémie ont été mesurées.
Ce qui est physiologiquement plausible : une ventilation excessive peut abaisser la PaCO₂ ; l’hypocapnie provoque une vasoconstriction cérébrale et réduit le débit sanguin cérébral ; ces modifications peuvent contribuer à certaines manifestations neurologiques ou sensitives transitoires.
Ce qui reste à démontrer : que le schéma ventilatoire est durablement modifié chez Élodie, qu’il précède systématiquement ses symptômes et qu’il constitue leur mécanisme principal plutôt qu’un phénomène associé.
Cette séparation n’affaiblit pas le dossier.
Elle lui donne au contraire une structure scientifique.
Une hypothèse clinique solide ne consiste pas à expliquer immédiatement tout ce qui reste inexpliqué.
Elle consiste à produire une proposition suffisamment précise pour pouvoir être vérifiée ou réfutée.
Lorsqu’une urgence grave a été raisonnablement exclue, un épisode peut être qualifié de bénin au sens pronostique.
Ce mot répond à une question importante : existe-t-il un danger immédiat identifié ?
Il ne répond pas nécessairement à une autre question : pourquoi les symptômes se reproduisent-ils et pourquoi modifient-ils autant la vie de la patiente ?
Confondre ces deux questions crée une grande partie du malentendu rencontré par certains patients.
Un phénomène peut ne pas engager le pronostic vital et néanmoins être suffisamment reproductible, physiologiquement cohérent et invalidant pour mériter d’être compris.
Lorsqu’un trouble du schéma ventilatoire est raisonnablement suspecté et que les causes nécessitant une prise en charge médicale spécifique ont été examinées, une prise en charge respiratoire spécialisée peut être discutée avec les professionnels concernés.
Son objectif n’est pas de forcer artificiellement la respiration vers une valeur théorique.
Il est d’évaluer puis, lorsque cela est indiqué, de travailler le schéma ventilatoire, son adéquation aux besoins métaboliques, sa coordination avec l’activité et la capacité à éviter une ventilation inutilement excessive.
Un point est important : une technique respiratoire universelle ne peut pas être déduite de ce seul cas.
Le chiffre de « six respirations par minute », par exemple, est utilisé dans certains contextes de respiration lente et de modulation autonome, mais il ne constitue pas à lui seul un traitement démontré de toute hypocapnie ou de tout syndrome d’hyperventilation.
La stratégie doit dépendre du mécanisme réellement identifié.
Et si les symptômes diminuent après une intervention respiratoire, cette réponse constitue une information supplémentaire.
Elle ne prouve pas rétrospectivement, à elle seule, que l’hypothèse initiale était l’unique explication possible.
Dire que « la médecine classique s’arrête faute d’anomalie » serait inexact.
La physiologie respiratoire, la médecine du sommeil, la pneumologie, la neurologie, la cardiologie et la médecine psychosomatique disposent précisément d’outils permettant d’étudier certains de ces phénomènes.
La difficulté se situe ailleurs.
Elle apparaît lorsque les informations sont dispersées entre plusieurs consultations, réalisées à des moments différents et interprétées chacune à l’intérieur d’un champ spécialisé.
Le cardiologue peut avoir correctement répondu à la question cardiologique.
Le neurologue peut avoir correctement répondu à la question neurologique.
Le bilan endocrinien peut être correctement rassurant.
Et pourtant, personne n’a nécessairement été chargé de reconstruire la relation temporelle entre les symptômes, la respiration, les circonstances de survenue et les données biologiques obtenues pendant les épisodes.
Le problème n’est alors pas l’absence de médecine.
C’est l’absence d’une lecture transversale du dossier.
La première question était :
« Quelle maladie avons-nous manquée ? »
La suivante devient :
« Quel phénomène mesurable accompagne les symptômes, dans quel ordre apparaît-il et cette relation se répète-t-elle ? »
Elle modifie d’abord la manière de lire les examens déjà réalisés.
Ils ne constituent plus une succession de résultats « normaux » mais une cartographie de ce qui a déjà été recherché et de ce qui reste ouvert.
Elle modifie ensuite la manière d’utiliser les symptômes.
Au lieu de les additionner — vertiges, palpitations, engourdissements, sensation respiratoire — on recherche leur séquence : lequel apparaît en premier, dans quel contexte, pendant combien de temps, avec quelle modification respiratoire et avec quelle récupération ?
Elle modifie enfin la stratégie d’investigation.
L’objectif n’est plus de multiplier indistinctement les examens.
Il devient possible de rechercher une relation précise entre une manifestation clinique et un mécanisme physiologique plausible.
Élodie n’illustre pas l’existence d’une mystérieuse zone située entre « normal » et « malade » que la médecine serait incapable de reconnaître.
Son cas montre quelque chose de plus précis.
Un examen peut être normal parce que l’anomalie qu’il recherche n’est pas présente.
Un autre examen, réalisé à un autre moment et pour une autre question, peut néanmoins objectiver un phénomène physiologique pertinent.
Les deux informations ne se contredisent pas.
Elles décrivent des dimensions différentes du même dossier.
La difficulté apparaît lorsqu’elles ne sont jamais réunies.
C’est pourquoi une trajectoire peut parfois apporter une information qu’aucune valeur isolée ne contient.
Non parce que la trajectoire remplace les seuils.
Mais parce qu’elle montre quand une valeur change, avec quoi elle change et ce qui se produit ensuite.
Élodie n’avait pas « rien ».
Elle avait plusieurs examens qui n’identifiaient pas les pathologies recherchées.
Ce n’est pas la même chose.
Lorsque la chronologie est reconstruite, une nouvelle information apparaît : certains épisodes s’accompagnent d’une modification objectivable du CO₂ et de l’équilibre acido-basique, ce qui rend une hypothèse ventilatoire suffisamment plausible pour mériter une évaluation spécifique.
Cette hypothèse ne doit ni être ignorée parce que les examens précédents étaient normaux, ni être transformée prématurément en explication universelle.
Elle doit être testée.
Ce n’est donc pas la frontière entre le normal et le pathologique qui constitue ici l’information la plus intéressante.
C’est la relation entre un symptôme, un moment, une mesure et ce qui les précède.
C’est souvent cette relation que l’on perd lorsqu’un dossier est lu examen par examen.
Lorsque les examens ont déjà été réalisés mais que les symptômes persistent, la question n’est pas nécessairement de rechercher immédiatement une nouvelle anomalie.
Il peut devenir nécessaire de reconstruire ce que les différentes investigations ont réellement établi, ce qu’elles ont raisonnablement exclu et quelles relations entre les données n’ont jamais été examinées.
Le Décodage Biologique Clinique® reconstruit la chronologie, confronte les données disponibles, examine les interactions entre symptômes, biologie, traitements et évolution, puis recherche dans la littérature scientifique internationale les éléments susceptibles d’éclairer les incohérences restantes.
L’objectif n’est pas de produire un diagnostic supplémentaire.
Il est de reconstruire une situation devenue difficile à lire.
Cette analyse ne remplace ni le diagnostic médical, ni la prescription, ni le suivi par le médecin traitant.
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Boulding R, Stacey R, Niven R, Fowler SJ. Dysfunctional breathing: a review of the literature and proposal for classification. European Respiratory Review. 2016;25:287–294.
Vidotto LS, Carvalho CRF, Harvey A, Jones M. Dysfunctional breathing: what do we know? Jornal Brasileiro de Pneumologia. 2019;45(1).
Dr Farida Sebbag travaille sur l’analyse stratégique des situations médicales complexes dans lesquelles les symptômes persistent ou la trajectoire clinique demeure difficile à expliquer malgré des investigations pouvant rester rassurantes. Son travail porte sur la reconstruction chronologique des données, l’identification de leurs interactions et leur confrontation à la littérature scientifique internationale.
HypnoCorpe® est un cabinet privé basé à Genève et travaillant à l’international. Ses analyses ne remplacent ni le diagnostic médical, ni la prescription, ni le suivi par le médecin traitant.
Analyse clinique · Situations médicales complexes




